Le Royaume en Exil

J'ecris ces lignes a la lueur d'une lampe a huile, dans une charrette bringuebalante qui grince a chaque pierre du chemin. Autour de moi, les survivants dorment, veillent ou murmurent entre eux. Nous avons quitte notre royaume en ruines, et pourtant, jamais je n'ai senti une telle determination dans les yeux des hommes et des femmes qui marchent a nos cotes.

Je suis historien, temoin malgre moi, et je consigne ici ce que j'ai vu, entendu et compris. Car un jour, lorsque nous aurons bati un nouveau foyer, il faudra se souvenir de ce que nous avons traverse.

Je me souviens encore du temps ou notre royaume vivait dans une paix relative. Mais les dernieres annees du regne de l'ancien souverain furent marquees par une lourdeur que nul ne pouvait ignorer. Les corvees se multipliaient, les quotas devenaient absurdes, et les regards des soldats se firent plus insistants, presque soupconneux. Dans les tavernes, les murmures remplaçaient les chants. Dans les champs, les paysans travaillaient sans joie. Dans les rues, les artisans baissaient les yeux. Le royaume se fissurait, lentement, silencieusement.
C'est ainsi que notre royaume, autrefois stable, devint un lieu ou il n'etait plus possible de vivre.

Puis vint le jour ou la colere eclata. Je me souviens des premieres torches levees, des cris dans la nuit, des portes forcees. La rebellion n'etait pas organisee au debut : c'etait un cri du coeur, un refus de mourir a genoux.

Et au milieu de ce chaos, un homme se detacha des autres. Non par ambition, mais par necessite. Alvaric de Vallombreux. Je l'ai vu pour la premiere fois sur une place en flammes, donnant des ordres clairs, rassemblant les egares, calmant les paniques. Il n'avait pas encore de couronne, mais deja, il avait l'allure d'un roi.
Alvaric n'etait pas un noble de naissance, mais il devint le guide dont notre peuple avait besoin.

Sous sa conduite, la rebellion devint armee. Sous sa conduite, les opprimes devinrent un peuple.

Les batailles furent terribles. Je revois encore les silhouettes des Fideles, leurs armures ternies par la poussiere, leurs bannieres dechirees. Je revois les Revoltes, pieds nus parfois, mais le regard brulant. Les villages brulerent. Les champs furent pietines. Les familles se diviserent.

Et lorsque le roi fut capture, un silence etrange tomba sur le camp. Je me souviens du jugement, rapide mais solennel. Je me souviens de la lame qui tomba. Et je me souviens du vent froid qui suivit, comme si le royaume lui-meme retenait son souffle.

Mais la guerre ne s'arreta pas la. Les Fideles se battirent jusqu'au dernier. Et lorsque tout fut termine, il ne restait qu'une poignee d'entre nous. Les terres n'etaient plus que cendres et ruines.
Rester aurait ete mourir lentement.

Alors, sous l'autorite d'Alvaric de Vallombreux, nous avons decide de partir. Non pas vers une terre promise — car aucune ne nous attendait — mais vers l'inconnu, avec l'espoir pour seule boussole.
Nous ne fuyons pas seulement la destruction : nous cherchons un endroit ou recommencer.

Nous avons rassemble ce que nous pouvions : trois charrettes de materiel, chargees d'outils, de vivres, de tout ce qui pouvait servir a rebâtir. Une charrette royale, prise a l'ancien souverain, vestige d'un passe que nous laissons derriere nous. Une charrette blindee, lourde et renforcee, destinee a proteger les objets rares que nous trouverions ou conserverions. Derriere nous trottent quelques betes : deux ou trois vaches, autant de moutons, quelques cochons. Un troupeau maigre, mais vivant, symbole fragile de notre avenir.

Les roues grincent, les sabots frappent la terre, et chaque jour nous eloigne un peu plus de ce que nous etions.

Alvaric n'est pas un roi de palais. Il marche avec nous, parle avec nous, veille sur nous. Il decide, oui — mais il ecoute aussi. Il est notre souverain, mais aussi notre pilier, notre repere dans l'incertitude.
Pour nous, Alvaric n'est pas seulement un chef : il est le pilier qui nous maintient debout.

Certains parmi nous se sont deja declares chercheurs. Ils observent, notent, experimentent. Ils revent d'innovations, de techniques nouvelles, de progres possibles. Nous vivons dans un monde medieval-renaissance, sans magie, les miracles peut-etre. Mais l'esprit humain, lui, n'a pas de limites.
Ce que nous cherchons, c'est la possibilite de batir un avenir meilleur.

Ce sont eux qui decideront, un jour, si nous avançons vers un savoir nouveau… ou si nous restons fideles aux traditions.

Et ainsi commence notre nouvelle ere. Nous ne savons pas ou nous allons. Nous ne savons pas ce que nous trouverons. Mais nous marchons derriere Alvaric de Vallombreux, roi sans royaume, guide d'un peuple en reconstruction, et porteur d'un avenir encore a ecrire.

⬅ Retour à l’accueil